L’occupation ancienne du territoire

Les recherches archéologiques menées sur la Côte-Nord depuis la décennie de 1970 nous apprennent que cette région est occupée par des groupes autochtones depuis plus de 8000 ans. Aussitôt que le glacier fit place aux végétaux puis aux animaux, les premiers humains y font leur apparition. D’abord attirés par l’abondance des ressources côtières, les exigences de la survie les mènent vers l’intérieur de ce territoire inconnu. Jusqu’à tout récemment, la Côte, comme le continent en entier, est autochtone, jusqu’à ce que se profilent à l’horizon de bien étranges embarcations munies de voiles blanches…


Le territoire et le cycle de vie traditionnel 

Les Innus occupaient et exploitaient autrefois un immense territoire couvrant tout le bassin versant du Saint-Laurent, entre la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean et le Labrador. C’est ce territoire qu’ils nomment « Nitassinan » (notre terre).

Peuple nomade de chasseurs, pêcheurs et cueilleurs de petits fruits, les Innus parcouraient ce très vaste territoire au rythme des saisons et des ressources qu’elles annoncent. À l’automne, les bandes constituées d’un certain nombre de familles quittaient leurs campements estivaux, principalement établis à l’embouchure des grandes rivières nord-côtières se jetant dans l’estuaire et le golfe Saint-Laurent. S’amorçait alors le début d’un long périple à contre-courant sur le parcours de ces mêmes rivières, alors que de nombreux obstacles tels de forts courants ou des chutes vertigineuses étaient évités par l’emprunt de sentiers de portages.

C’est dans l’arrière-pays, ou « Nutshimiu » comme ils le nomment, que les Innus passeraient les longs mois d’hiver à poursuivre de providentiels troupeaux de caribous, ou encore à tenter leur chance en pêchant sur un des innombrables lacs de la péninsule du Québec-Labrador. En cas de disette, les espoirs reposent alors sur la petite chasse, celle de la perdrix, du porc-épic ou du lièvre…

Le printemps et le dégel des cours d’eau correspond à l’amorce du voyage de retour des groupes familiaux vers le littoral du Saint-Laurent. Le mois de mai est celui de l’arrêt de milliers de bernaches (outarde) sur la côte et sur les lacs, elles qui sont en migration vers l’Arctique. Juin est le moment de la remontée du saumon atlantique dans un grand nombre de rivières nord-côtières, un moment hautement stratégique pour les Innus qui le pêche au flambeau ou encore à l’aide de filets.

Les campements d’été regroupent parfois quelques centaines d’individus, et constitue un temps fort de l’année pour les Innus. Autour des feux, les gens se rassemblent pour y entendre des récits de chasse captivants racontés pas les chefs de famille. Les aînés partagent aux plus jeunes des histoires et récits porteurs d’enseignements, et le chaman procède parfois à quelques rites mystérieux…

C’est l’occasion également de réparer ou construire les quelques éléments composant la culture matérielle innue : les armes, les pièges, les contenants, les raquettes et le précieux canot…Et dès le mois d’août venu, on se prépare à remettre le cap vers le nord, au-delà des montagnes qui nous séparent du plateau labradorien et de ses caribous tant convoités…

Ce mode de vie ancestral reposait sur des valeurs traditionnelles de partage et d’entraide qui ont permis la survie du peuple innu jusqu’à ce jour.


Les premières rencontres

Il est fort probable que les premiers Européens à être entrés en contact avec les Innus soient des pêcheurs français. La découverte par l’italien Giovani Caboto (John Cabot -alors qu’il navigue au nom de la couronne anglaise) de ces hauts fonds où foisonnent la morue, lors de son voyage de 1497, allait annoncer le début d’une course estivale aux meilleurs lieux de pêche par des navires provenant du Royaume-Uni, de la France, de l’Espagne et du Portugal surtout. Cette fréquentation saisonnière d’alors a fort probablement mené quelques navires de pêche au large des côtes de ce qui deviendrait la Basse-Côte-Nord.

La région du détroit de Belle-Isle allait vite devenir un secteur privilégié par la flotte de pêche française (bretonne et normande surtout), ainsi que pour les baleiniers basques à partir de la décennie de 1550. Il est à parier que la présence de plusieurs dizaines de navires européens dans ces parages représentait une excellente opportunité pour les Innus d’établir des liens commerciaux avec ces étrangers, dont la plupart des navires comptaient à leur bord du matériel de traite pour suppléer aux opérations de pêche qui représentait leur motivation première.


Les conséquences du commerce des fourrures

C’est ensuite avec les commerçants français impliqués dans l’industrie du commerce des fourrures que les Innus tissent des liens. Avec l’implantation d’un premier comptoir à Tadoussac en 1599 s’amorce une longue tradition d’échanges entre les groupes en présence. De nombreux postes de traite verront le jour à l’embouchure de plusieurs rivières de la région : sur la Manicouagan, la Godbout, la Moisie, la Mingan, la Natashquan etc.

La traite des fourrures fait passer les Innus d’un mode de vie axé sur la subsistance à une économie mixte de subsistance et d’exploitation commerciale. Dans ce cadre, les Autochtones sont confrontés à de nouvelles réalités : innovations technologiques (pièges et fusils, embarcations), techniques (préparation des peaux), vestimentaires (tissus), commerciales (avances et crédits, valeurs d’échange), alimentaires et autres (farine, sucre, thé, tabac, alcool).


Colonel Robert R. McCormick – Crédit photo : Ville de Baie-Comeau

L’occupation européenne du territoire avant la conquête anglaise

L’occupation du territoire nord-côtier par les Européens avant le milieu du 19ème  demeure limitée aux postes de pêche et aux comptoirs et infrastructures reliées à la traite.

Au 18ème siècle, l’est de la Côte-Nord jusqu’à Hamilton Inlet (Labrador) est divisée en « concessions ». Ce sont des territoires loués à des marchands et officiers civils français contre une redevance annuelle en peaux de castors ou l’équivalent en livres. Ces établissements, consacrés à la capture du loup-marin, de la morue, du saumon et à la traite des fourrures avec les Innus, voire même les Inuits vers l’Atlantique, sont exploités parallèlement aux pêcheries françaises existantes.


Le début de la colonisation permanente

La Conquête britannique de 1759 modifie peu la conduite des activités économiques sur ce territoire, d’abord perçu comme un inépuisable réservoir de fourrures, de morues et de loups-marins. Quelques concessionnaires maintiennent leurs activités, mais un nombre grandissant de commerçants anglais s’établit à demeure. La Compagnie de la Baie d’Hudson à l’ouest, et la Labrador Company de William Richardson à l’est, finissent par contrôler le commerce.

C’est la faillite de cette dernière en 1820 qui annonce le peuplement permanent dans l’est de la Côte-Nord. D’anciens engagés familiers des lieux, provenant du Royaume-Uni et des îles de Jersey et Guernesey (situées entre le Royaume-Uni et la France) s’établissent. Ils sont rejoints par quelques dizaines de familles venues des comtés de Montmagny, de l’Islet et de Québec. Des lieux tels Brador, Lourdes-de-Blanc-Sablon, Blanc-Sablon, Rivière-Saint-Paul, Bonne Espérance et Saint-Augustin accueillent des colons. En 1862, on recense à l’est de la Côte-Nord 432 pêcheurs, qui entretiennent 57 pêcheries de saumon et 36 stations de pêche aux loups-marins

Le centre de la Côte verra naître dès 1854 les communautés acadiennes (depuis les Iles-de-la-Madeleine) de Kégaska, Natashquan, Pointe-aux-Esquimaux (future Havre-Saint-Pierre) et English Point sur Anticosti. Des Gaspésiens de la baie des Chaleurs fonderont aussi un chapelet de villages entre Moisie et Longue-Pointe-de-Mingan. Enfin, des Terre-neuviens s’établissent à leur tour sur la Côte, comme à Kegaska, Harrington-Harbour et Old Fort, expliquant la prédominance actuelle d’une population anglophone dans cette région.

La perte en 1842 du monopole de l’occupation des terres détenu par la puissante compagnie de traite anglaise Compagnie de la Baie-d’Hudson (Hudson’s Bay Company) transformera le visage de la Haute-Côte-Nord, alors qu’elle s’ouvre au développement forestier, à la construction de nombreuses scieries, et donc à la colonisation nécessaire des lieux côtiers de chargement du bois, comme Tadoussac, Grandes-Bergeronnes et les Escoumins.

C’est dans ce contexte d’une occupation croissante des havres et baies du littoral de la Côte-Nord occidentale, associée à une exploitation de plus en plus intensive des ressources forestières de l’arrière-pays, qu’on verra apparaître les premières « Réserves indiennes ». Quelques années après celle de Pointe-Bleue (1856) au lac Saint-Jean, c’est celle de Betsiamites qui sera fondée en 1861.


L’industrialisation du 20ème siècle

Le 20ème siècle sera celui du développement de l’industrie de la pulpe de papier (Portneuf, Pentecôte, Clarke-City, Shelter Bay, Baie-Comeau…), de l’hydroélectricité (les temporaires Labrieville, Lac Louise, Micoua) puis des mines et de la métallurgie (Havre-Saint-Pierre, Sept-Iles, Schefferville, Port-Cartier, Gagnon, Fermont), autant d’industries qui changèrent à jamais le visage de la Côte.

Exception faite de celle des Escoumins (1892) et de Sept-Iles, fondée en 1906 et dont le territoire sera agrandi en 1925 et 2007, c’est seulement dans la dernière moitié du XXème siècle qu’apparaissent les dernières réserves innues.

Celles de Mani-Utenam (1949) et Lac John / Matimekush (1960 et 1968) correspondent à la période de l’exploitation des mines de fer de la région de Schefferville. Plus à l’est, les communautés de Mingan (Ekuanitshit), Natashquan (Nutashquan) et La Romaine (Unamen Shipu) sont officiellement fondées en 1949, 1952 et 1956. Enfin, des gens établis au dernier endroit décideront de regagner leurs terres d’appartenance sur la rivière Saint-Augustin, fondant ainsi le village de Pakua-Shipi où les premières maisons seront construites en 1971.

Moins affectées par le développement industriel qui touche l’ouest de la Côte, plus récemment reliées par le réseau routier (route 138) ou encore isolées, c’est dans ces communautés que l’on retrouve une plus grande proportion de familles encore relativement dépendantes de l’exploitation des ressources du littoral et de l’intérieur des terres.

STEVE DUBREUIL, JANVIER 2020

 

Texte par Steve Dubreuil, Anthropologue M. Sc., adapté du contenu scientifique apparaissant sur le site web « Nametau innu : mémoire et connaissance du territoire » réalisé en 2011 par le MUSÉE RÉGIONAL DE LA CÔTE-NORD et PRODUCTIONS MANITU